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ce billet est le deuxième d’une trilogie amorcée par le texte : 1er novembre 2009- Odeurs berlinoises à Montréal

En marchant sous le viaduc entre Van Horne et Beaubien, rue Saint-Laurent, à Montréal, le 1er novembre 2009, – premier jour du mois des morts dans le calendrier catholique et jour d’élections municipales dans la Cité,  j’avais la certitude de «quelque chose allait mourir» ce jour-là. Le règne de l’administration de Gérald Tremblay, à la barre de la Ville depuis 2002? Je pressentais que malgré les scandales nombreux révélés par les médias au cours des dernières semaines, la majorité des membres de son parti, et lui en premier, resteraient dans le décor et au pouvoir au lendemain de ce scrutin. Le premier magistrat de la métropole du Québec avait déjà démontré à maintes reprises sa capacité inouïe de mutation – du moins en apparence. Il était encore capable de nous faire croire qu’il est le cadeau que l’on attendait plus dans la boîte de Cracker’s Jack. Et même de croire – et nous faire croire -  qu’il est un Homme Nouveau. Et, pourquoi pas une Femme?

Un moment dans le règne de Gérald Tremblay à la mairie de Montréal. Photo : Jacques Nadeau

Voilà pourqoi je pressentais que si «quelque chose allait mourir», en ce 1er novembre 2009, ce serait forcément autre chose que le règne de Gérald Tremblay à la mairie de Montréal.  C’était une prédiction par ailleurs bassement logique et mathématique : il était clair que Gérald Tremblay et son parti allaient  gagner cette élection par le poids du nombre des anciennes banlieues de la défunte Communauté urbaine de Montréal devenues par le jeu des fusions et défusions municipales nouveaux arrondissements de la nouvelle Ville de Montréal. C’est exactement ce qui s’est passé. Gérald Tremblay a gagné ses élections.

***

En examinant les résultats détaillés des élections à la mairie par arrondissements , en fin de soirée le 1er novembre 2009, j’ai eu la réponse à la question qui me trottait dans la tête depuis ma marche matinale.

LE PREMIER NOVEMBRE 2009, CE QUI RESTAIT D’ILLUSION DE DÉMOCRATIE EST MORT À MONTRÉAL.

Ce jour-là, Gérald Tremblay s’est  fait montrer la porte par les Montréalais de l’ancienne Ville de Montréal, qui comptait 1 million de citoyens. Il a gardé le pouvoir grâce aux votes des anciennes banlieues de l’ancienne Ville de Montréal.

***

Dès le 2 novembre, une voix forte a conforté ma lecture des résultats électoraux. C’est celle de Jean-François Lisée, directeur du Centre d’études et de recherches internationales de l’Université de Montréal (CERIUM), blogueur sur le site Internet du magazine l’Actualité et ex-conseiller des premiers ministres québécois Jacques Parizeau et Lucien Bouchard.

Le titre de son billet sur son blogue de l’actualité était on ne peut plus clair : Louise Harel a gagné… dans le Montréal pré-fusions. En voici des extraits et une image, l’intégrale pouvant être consultée via l’hyperlien précédent.

 Manif anti-fusions (photo PC)Manif anti-fusions (photo PC)

«Si Louise Harel avait été, dimanche, candidate dans la ville de Montréal telle qu’elle existait avant les fusions qu’elle a elle-même menées, elle serait aujourd’hui mairesse. Selon mes calculs, elle aurait triomphé dimanche avec 39% des voix, contre 33,5% à Gérald Tremblay et 27,5 % à Richard Bergeron.

Montréal aurait la première femme, ouvertement souverainiste, pas complètement bilingue, à diriger la ville. Comme mairesse de la principale ville de la région, elle présiderait la Communauté urbaine de Montréal, l’organisme supra-municipal qui dirigeait, cahin-caha, la métropole. Le calcul est simple:Il suffit de prendre le total des voix obtenues par les trois principaux candidats et d’en soustraire celles comptabilisées dans les arrondissements qui n’étaient pas montréalais en 2001. Tremblay perd près de 70 000 votes, et sa majorité. Harel et Bergeron en perdent chacun 35 000. Au final: Harel a une majorité de 13 500 voix sur Tremblay. Comment cela s’explique-t-il ? L’argent ? Des votes ethniques?

La corrélation avec la langue est majeure. Dans l’ex-Montréal, je l’ai dit, Harel a fait 39%. Elle n’atteint cette proportion dans aucune des anciennes villes fusionnées. Dans presque tous les nouveaux arrondissements massivement francophones, elle fait tout de même bonne figure. (…)

Ceux qui s’attendent à ce que je ne critique jamais le Parti québécois dans ce blogue en seront pour leurs frais. J’ai toujours pensé et pense encore que l’opération fusion fut, à Montréal, une faute politique majeure. Lorsqu’on dirige une nation dont la majorité est minoritaire sur le continent, dont la proportion se marginalise dans la fédération, dont le poids linguistique se fragilise dans sa métropole, on n’introduit pas de réformes institutionnelles qui affaiblissent son pouvoir dans sa principale ville.

Pour la petite histoire, quand j’ai quitté le cabinet du premier ministre en septembre 1999, il n’était pas question d’appuyer une île une ville, mais de maintenir les villes existantes en renforçant les pouvoirs d’équité fiscale et de planification industrielle, de la communauté urbaine. Ce n’était pas mon dossier, mais je considérais que cette proposition gardait intacte la ville de Montréal, où les francophones étaient nettement majoritaires. Elle préservait aussi, ce que je considérais non négligeable, l’identité municipale des villes anglophones et bilingues. Il faut être cohérent. Ou bien on est sensible aux questions identitaires, et alors on reconnaît son importance dans les institutions de nos minorités, ou bien on ne l’est pas. Lorsque le gouvernement s’est engagé sur la voie de la fusion de toute l’île, j’ai demandé directement pourquoi un gouvernement du Parti québécois oeuvrait pour miner le pouvoir politique des francophones dans la métropole. Je n’ai jamais eu de réponse convaincante.»

***

Le 3 novembre, j’ai décidé d’utiliser mon pouvoir de scribe citoyenne pour ajouter mon grain de sel à cette analyse. Mon commentaire a été diffusé sur le blogue de Jean-François Lisée. Le voici, dans sa version intégrale.

« Monsieur Lisée,

Je vais paraphraser de grandes parties de votre texte avec lequel je suis largement en accord. Je trouve d’autant plus important de prendre le clavier sur cette question parce que je la connais très bien… Et que je pense que tous ceux qui analysent les résultats des élections sous la lorgnette des clivages linguistiques sont dans l’erreur. Alors, voilà :

Quand j’ai quitté le cabinet du maire Jean Doré, en 1994, après sept ans comme attachée politique aux relations intermunicipales et gouvernementales, il n’étais pas question de revendiquer une ile une ville mais de maintenir les villes existantes en introduisant l’équité fiscale entre la métropole et les localités de la région de Montréal et en réformant la fiscalité des villes pour la faire correspondre à leur rôle dans les sociétés modernes. C’était MON dossier. J’avais aussi, pendant le premier mandat du RCM – 1986-1990 – été responsable du suivi, pour les élus montréalais, des dossiers de la Communauté urbaine de Montréal – qui marchait de moins en moins cahin-caha, d’ailleurs.

Les fusions-défusions-réformes des fusions-défusions, ont été une succession de parentes guidées beaucoup plus par des compromis et compromissions de TOUS les partis politiques et de TOUTES les administrations municipales montréalaises depuis 2000. Les objectifs fondamentaux des revendications de tous les maires de Montréal, de Drapeau à Bourque en passant par Doré, ont été écartés, au profit d’une organisation bancale appelée la Nouvelle Ville de Montréal.

J’ai fait hier les mêmes calculs que vous : les Montréalais – de souche? -, c’est-à-dire les citoyens voteurs de l’Ancienne Ville de Montréal ont élu Louise Harel à la mairie et, dans la majorité des anciens districts et quartiers centraux, ont donné des majorités importantes aux candidats de Vision et Projet Montréal.

Par ailleurs, dans Ville-Marie – le coeur économique de Montréal ET du Québec -,Vision est majoritaire, Union est deuxième, suivi de très près par Projet. Et – autre aberration demandée par Tremblay aprés le départ de Benoit Labonté et autorisé par Charest – cet arrondissement aura comme maire Tremblay – élu par les anciennes banlieues de l’Ancienne Ville de Montréal.

La réforme municipale de 2002 a eu comme conséquence un deni total de démocratie pour les citoyens de l’Ancienne Ville de Montréal. LEUR ville a été morcelée SANS QU’ILS N’AIENT UN MOT À DIRE – seuls les gens des banlieues ont eu droit à un référendum, pour comme contre les fusions. Et depuis, le maire élu par le million de citoyens de l’Ancienne Ville de Montréal n’a jamais été celui qu’ils ont élu. La Communauté urbaine de Montréal, qui assurait, en plus d’une saison gestion de services insulaires, en plus de fonctionner dans la plus grande harmonie possible entre Francos et Anglos, n’existe plus. Et les arrondissements de l’Ancienne Ville de Montréal sont les plus mals foutus en terme d’infrastructures souterraines et routières services publics alors qu’ils sont la vitrine de la Métropole du Québec sur le monde.

Les citoyens de l’Ancienne Ville de Montréal sont enfin les plus pauvres de l’île. Comme disait un ami avant ce désastre : Les Montréalais sont pauvres mais au moins, ils ont Montréal.

Ils ne l’ont plus!

Cela dit, impossible de revenir en arrière. La Nouvelle Ville de Montréal est là pour rester. Mais pour réparer les pots cassés, il faut bien identifier le marteau qui les a fait voler en éclat.

Et il ne suffit pas de changer la loi du financement des partis politiques pour arranger les choses. Il faut introduire la proportionnelle à Montréal. Sinon, on ressemble, à ce niveau comme dans bien d’autres, à une république de bananes.». Jacinthe Tremblay

***

Dans son courrier des Internautes publié le 8 novembre, Jean-François Lisée a relevé un passage de mon commentaire et y a ajouté le sien.

« Jacinthe Tremblay, ancienne attaché politique de Jean Doré, renchérit au billet Harel a gagné… dans le Montréal pré-fusions:

La réforme municipale de 2002 a eu comme conséquence un deni total de démocratie pour les citoyens de l’Ancienne Ville de Montréal. LEUR ville a été morcelée SANS QU’ILS N’AIENT UN MOT À DIRE – seuls les gens des banlieues ont eu droit à un référendum, pour comme contre les fusions. Et depuis, le maire élu par le million de citoyens de l’Ancienne Ville de Montréal n’a jamais été celui qu’ils ont élu. La Communauté urbaine de Montréal, qui assurait, en plus d’une saison gestion de services insulaires, en plus de fonctionner dans la plus grande harmonie possible entre Francos et Anglos, n’existe plus. Et les arrondissements de l’Ancienne Ville de Montréal sont les plus mals foutus en terme d’infrastructures souterraines et routières services publics alors qu’ils sont la vitrine de la Métropole du Québec sur le monde.

Les citoyens de l’Ancienne Ville de Montréal sont enfin les plus pauvres de l’île. Comme disait un ami avant ce désastre : Les Montréalais sont pauvres mais au moins, ils ont Montréal. Ils ne l’ont plus!

Elle propose en conclusion l’introduction de la proportionnelle à Montréal pour réparer un peu les dégâts. Julien David, lui propose les deux tours de scrutin, à la française. J’appuie à deux mains. L’élection de Montréal plaide pour la tenue d’un second tour. Introduisons le dans notre métropole, voyons le résultat, et discutons ensuite de son application pour tout le Québec.»

***

En lisant ce commentaire à mon commentaire, je me suis dit que peut-être que je flairais juste en pensant qu’en ce 1er novembre 2009, quelque chose allait naître.

Premier jour du mois des morts dans le calendrier catholique. Jour d’élections municipales à Montréal. Jour de longue marche avec Saku, entre Outremont et Rosemont. Jour au petit matin gris, enveloppé d’une léger brouillard qui, dans le climat de la métropole du Québec, annonce le soleil. Ou était-ce du smog? Peut-être. Sans doute même que c’était plus la polllution de l’air qui m’a soudain fait penser que : «Aujourd’hui, à Montréal, quelque chose va mourir. ». L’air malsain, oui, c’est ça qui m’a inspiré cette réflexion. Et les odeurs âcres, mélange de gaz d’échappement des autos et de pisse sous le viaduc de la rue Saint-Laurent, entre Van Horne et Beaubien, qui m’ont transporté dans les zones bétonnées des vieux quartiers ouvriers des villes européennes. Et à la sortie du viaduc, j’ai eu la preuve que j’avais senti juste. J’ai vu le Mur. «Nous sommes à Berlin Saku!». Mon chien urbain aussi avait flairé l’ailleurs, à quelques pas de marche de notre quartier. «Berlin?». «Oui, Saku. Berlin.»

Sortie du viaduc St-Laurent/Van Horne, vu de l'EST.

À Montréal, la rue Saint-Laurent marque le départ de l’est et de l’ouest dans les numéros civiques, comme dans la culture urbaine. C’est la frontière psychologique qui marque le passage des anciens quartiers ouvriers montréalais à une certaine richesse outremontoise puis à la richesse certaine des Westmount and Town of Mount-Royal de l’île. Non pas que ces royaumes de l’ouest soient exempts de misère. Mais la misère y est tout autre. Elle a le ventre et le porte-feuille garnis. Et du beau linge.

Le mur bétonné du viaduc Van Horne, sur Saint-Laurent, quand on le voit depuis l’Est, offre au regard quelques grifonnages monochromes et de vieilles affiches illisiblles, comme la face Est du Mur jadis. Et ces odeurs âcres qui prennent à la gorge. Et cette impression de délâbrement – d’abandon même de la part des pouvoirs publics – des infrastructures des anciens quartiers ouvriers des vieilles villes européennes.

Et j’ai dit tout haut ce que je méditais en silence depuis mon entrée sous le tunnel. «Aujourd’hui, Saku, quelque chose va mourir»

***

Et puis, je me suis prise à observer le mur bétonné du viaduc Van Horne, rue Saint-Laurent, quand on l’examine depuis l’Ouest. Malgré le brouillard – ou plutôt le smog et l’air malsain -, il affichait ce matin-là ses couleurs douces captant l’arrivée lente du soleil.

En regardant ces graffitis joyeux sur la face du viaduc donnant vers l’Est – donc déposés depuis l’Ouest – quelques mots se sont ajoutés à mon intuition matinale, en ce premier jour du mois des morts dans le calendrier catholique et en ce jour des élections municipales à Montréal. «Aujourd’hui, Saku, quelque chose va mourir. Et quelque chose va naître», que j’ai dit à mon chien urbain. «Quoi?», m’a-t-il demandé avec insistance en me toisant directement dans les yeux. «Je n’en ai aucune espèce d’idée», que je lui ai répondu avant de poursuivre notre marche en direction Est, vers Rosemont.

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PS. Pendant mon passage au Devoir, j’ai commis un article sur le segment du Mur de Berlin offert à la Ville de Montréal à l’occasion de son 350e anniversaire, en 1992. Il était accompagné par cette photo, signée Jacques Grenier.

Pan entier du Mur de Berlin, Centre de commerce mondial, Montréal. Photo : Jacques Grenier, du Devoir.

Et voici le texte publié sous ma signature le 26 juillet 2008.

Tout un pan de l’histoire dans un pan de mur

Tremblay, Jacinthe

Pour son 350e anniversaire en 1992, Montréal a hérité du plus gros et du plus intéressant segment du mur de Berlin, dont les fragments ont été offerts aux villes du monde par la capitale allemande réunifiée. Même si son observation dure seulement quelques minutes, la puissance d’évocation de ce segment, elle, reste dans la mémoire longtemps.

De l’allure de l’objet lui-même, il vaut mieux écrire peu de chose. Ce serait l’équivalent de révéler le punch d’un court métrage. Disons simplement que cette visite nous entraîne à la frontière entre Berlin-Ouest et Berlin-Est d’avant le 9 novembre 1989 et que c’est en faisant le tour du mastodonte lentement que l’on peut parvenir à l’imaginer.

Pour ce retour «vers un futur» qu’on ne souhaite à personne, il faut se rendre rue Saint-Pierre, dans le Vieux-Montréal, et franchir la porte d’entrée du Centre de commerce mondial située en haut de la pente entre Saint-Antoine et Saint-Jacques. Ce qui se dresse devant nous n’est pas le résultat d’un coup de colère d’un gang de rue mais l’oeuvre de graffitistes ouest-allemands.

Qu’est-ce que le mur de Berlin?

Il est de tradition, lors des anniversaires importants d’une ville, que ses homologues lui offrent des cadeaux. Il s’agit généralement de toiles ou d’oeuvres d’art public créées par des artistes éminents de la communauté donatrice. Généralement, la ville héritière connaît à l’avance le contenu du don et ce qu’elle aura à faire pour le mettre en valeur. Ça ne s’est pas passé comme ça avec Berlin.

En 1991, le premier magistrat de Berlin en a fait un cadeau-surprise à la Ville de Montréal. Le présent lui-même est arrivé à destination comme une tonne de brique, plus précisément comme deux tonnes et demie métriques de béton armé livrées par bateau dans un énorme caisson. La métropole pouvait ainsi se targuer de supplanter sa rivale canadienne au chapitre de la taille du don: la Ville de Toronto en a reçu un modeste morceau qu’elle a enrobé dans une oeuvre d’art public bien en vue au Nathan Phillip Square, devant son hôtel de ville. À Montréal, il a fallu trois ans pour trouver un endroit pour mettre en valeur la «chose». C’est que plusieurs questions artistico-politico-logistiques devaient d’abord être résolues.

Le mur de Berlin est-il une oeuvre d’art? Non. Les musées montréalais n’en ont pas voulu. Est-il un artefact historique? Oui, et de classe mondiale pour un établissement consacré à la mémoire des civilisations. Ottawa et Québec en ont un, pas Montréal. Le Mur est-il une oeuvre d’art public? Il en a toutes les apparences. La piste visant à l’exposer dehors a donc été explorée avant d’être rejetée pour trois raisons. Sans enrobage protecteur, le fragment du Mur risquait de devenir la proie des vandales et des collectionneurs. Enveloppé d’un matériau transparent, il perdait en impact. Dernière considération et non la moindre: il était périlleux de le localiser sans soulever de controverse dans la ville. Imaginez le mur de Berlin dans l’axe Nord-Sud, sur le boulevard Saint-Laurent, par exemple…

C’est une offre de la Société de promotion du Centre de commerce mondial, en 1994, qui a permis de résoudre la quasi-quadrature du cercle. Le fragment du mur de Berlin serait le bienvenu dans le passage piétonnier des édifices qui occupent le quadrilatère compris entre les rues Saint-Pierre, Saint-Jacques, McGill et Saint-Antoine. Ce lieu lumineux est le prolongement de ce qui était la ruelle longeant les fortifications de Montréal, érigées à compter de 1714. Cet autre mur a été démoli en 1801 afin de relier sans entrave la vieille ville aux nouveaux quartiers de la métropole en plein essor. Ce lieu hautement symbolique a un vilain défaut: il est demeuré pratiquement confidentiel.

«Ce morceau de mur est couteau qui fendait un coeur en deux.» C’est ainsi que débute le touchant poème de l’auteur allemand Fritz Grasshof affiché du côté est du Mur et qui fait partie intégrante du cadeau berlinois. Pour prolonger la visite, prenez-le en note pour le mémoriser. Prenez aussi le temps de lire lentement les panneaux d’interprétation situés du côté République démocratique allemande du Mur. Ils nous apprennent entre autres que 78 personnes – au moins – sont mortes en tentant de le franchir. Prenez le temps d’imaginer 170 kilomètres de cette grisaille où n’apparaissent que des numéros noirs et ocres. Et allez voir de l’autre côté du segment les taches orange, turquoise et bleues lancées sur le béton comme autant d’hymnes à la vie par de jeunes Allemands de l’Ouest qui ont fait du Mur la plus grande murale du monde. À l’Ouest, ces graffitis laissaient déjà présager sa chute. «Ce morceau de béton est message: la liberté d’un peuple est indivisible», conclut le poète Grasshof. À l’Est, autrement, il est aussi tombé avant qu’il ne tombe.

***

À voir en complément: le film La Vie des autres (2007), du réalisateur Florian Henckel von Donnersmonck, Oscar du meilleur film en langue étrangère.

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Fouine de BAC

Près d’un mois maintenant de silence dans ce carnet. Non pas qu’il n’y ait eu rien à dire et à montrer… Que non! C’est que je suis intensément occupée et nourrie d’un contrat qui me plonge avec ravissement dans la découverte de trésors qui témoignent du rayonnement exceptionnel d’une très grande oeuvre de la dramaturgie québécoise. D’un texte qui a beaucoup voyagé et dont les traces me font faire, à leur manière, un tour du monde. D’une pièce dont le point de départ a d’étranges parentés avec ma quête – toujours en cours – de milles Aéroplan récoltés dans les bacs verts… Même que ce sont mes talents de fouine de BAC qui m’ont valu cette belle mission dont je ne vous révélerai aucun détail, sauf cette image.

Le mystère sera révélé. Plus tard.

Tout en vous laissant spéculer sur ce que je mijote au sein d’une joyeuse petite bande de recycleurs de culture, je reprends en ce 21 novembre le clavier pour quelques retours dans le passé simple et antérieur.  Car il s’en est passé des choses depuis le pavage de la 9e avenue, à Rosemont. Même que Saku et moi, dans nos marches quotidiennes, avons fait une autre découverte stupéfiante : Montréal, ces jours-ci, a des airs de Berlin !

Désolée, la marche autour de l’ancienne Miron a été reportée, pour cause de tombée et de courses de fin de semaine… Saku et moi avons donc fait le tour des alentours ces derniers-jours.

Mardi, en approchant du chantier de la 9e avenue que nous visitions dans nos deux récents billets, Saku s’est arrêté. Il a longuement regardé la rue remplie de No Parking, l’homme au travail sur la pancarte et la rue au sol recouvert de concassé. Et il a fait cette prédiction : «Les travaux vont reprendre demain». Je lui ai demandé ce qui lui permettait de jouer les devins. «Les élections municipales sont dimanche. Donc, les travaux vont reprendre demain, juste à temps pour que les gens voient une belle rue neuve en allant voter.»

Ce chien urbain ne lit peut-être pas les nouvelles et n’a aucune espèce d’idée de l’ampleur de ce qu’on y apprend ces jours-ci sur l’industrie de la construction et ses amis en hauts et bas lieux mais chose certaine, il a du flair!

Hier, les camions ont commencé à arriver sur la 9e. Voyez ça comme c’est beau!

9e avenue, 4 jours avant le jour J«Je l’avais dit que les travaux reprendraient. Je te le dis, ils seront finis avant dimanche», m’a nargué Saku. «OK, OK. Mais moi je te dis qu’ils ne seront pas tout à fait finis. Tiens, regardes ça»

On reviendra l'an prochain?

On reviendra l'année prochaine?

Ce soir, à deux jours de l’élection municipale donc, j’abdique : Saku, mon chien enquêteur, avait vu juste. Ça bourdonnait de camions et ça sentait le goudron sur la 9e, pas à peu près.

9e3joursélection

Pavage de la 9e : on ne lésine pas sur l'overtime.

Avant d’arriver sur Masson, Saku s’est encore une fois arrêté. Il m’a montré un gros camion. «Tu ne m’avais pas dit que c’était Infrabec qui avait eu ce contrat? C’est pas le même signe et les mêmes couleurs sur ce gros-là. Vert et jaune, c’est pas mal. Et ces grosses lettres là, ça fesse! Mais j’aime mieux quand c’est rouge et blanc, avec la p’tite pizza.»

9esimardbeaudryOn a terminé notre ronde en allant voir dans la ruelle entre la 9e et la 8e. Elle était pleine de décorations d’Halloween l’an dernier. C’est curieux, il n’y a rien du tout cette année. C’est triste.  Comme le temps qu’on annonce pour la journée des élections municipales à Montréal. Mais au moins, on verra de la belle asphalte en allant voter.

Et puis, ces recherches sur Infrabec, l’entrepreneur des travaux de la 9e avenue, ça avance? m’a demandé Saku hier au départ de notre marche matinale dans le Vieux-Rosemont. T’inquiètes pas Saku, ça avance. Mais j’ai autre chose à faire ces temps-ci que de raconter mes démarches. Mais ça viendra, crains pas. En attendant, je peux te dire que même les grands médias s’intéressent au contracteur des travaux de la 9e avenue! Il y a eu un reportage à Radio-Canada qui parlait de lui. Tu peux le regarder ici.

Saku sait parfois être patient. Nous sommes donc partis pour la marche. Aux abords du chantier de la 9e, nous avons vu qu’Infrabec ne lésinait pas sur le NO PARKING!

Homme au travail : no parking, 9e avenue, Rosemont, 22 octobre 2009. Photo de cellulaire, excusez-là!

Homme au travail : no parking, 9e avenue, Rosemont, 22 octobre 2009. Photo de cellulaire, excusez-là!

Comme nous n’avions pas l’intention de stationner et que nous étions visiblement de la circulation locale, nous avons décidé d’aller observer  l’évolution du chantier. Premiers constats : le pavage est en attente ( de gel, de neige ou de pluie abondante?) et le seul homme au travail est celui de la pancarte. Mais ça avance: les trous béants dans les trottoirs ont été bouchés par du ciment en processus de séchage. Il y a donc de l’espoir pour les riverains. Quoique…

Danger! On n'est jamais trop prudent dans les conseils aux passants.

Danger! On n'est jamais trop prudent dans les conseils aux passants.

Saku, lui, a été attiré par les sacs de détritus qui s’accumulent dans les crevasses entre le futur pavage et le nouveau trottoir. Il ne s’est pas arrêté longtemps à cet endroit. J’en ai conclu qu’il n’y avait rien d’intéressant à se mettre sous la dent. Mais quelques mètres plus tard, il a repris son travail de marcheur-enquêteur et s’est arrêté là.

Oups! Un oubli dans la réfection du trottoir : des camions de béton devront repasser par ici.

Oups! Un oubli dans la réfection du trottoir : des camions de béton devront repasser par ici.

Saku n’était pas au bout de ses observations de la curieuse façon de notre contracteur d’assurer la sécurité des riverains.

J'espère que celui-là a une sortie par la ruelle, a dit Saku

J'espère que celui-là a une sortie par la ruelle, a dit Saku

Notre marche sur le segment de la 9e avenue en «construction» depuis la fin de juillet 2009 – donc depuis trois mois – allait bientôt prendre fin quand Saku a porté à mon attention ce panneau.

Faut-il vraiment indiquer aux automobilistes qu'ils ne peuvent emprunter un sens unique à l'envers pendant des travaux? m'a demandé Saku.

Faut-il vraiment indiquer aux automobilistes qu'ils ne peuvent emprunter un sens unique à l'envers pendant des travaux? m'a demandé Saku.

J’ai récapitulé les conseils de notre contracteur pour Saku :

- il ne faut pas se stationner sur la 9e avenue quand des pépines sont à l’oeuvre et que la rue est en attente de pavage.

-  il est dangereux de marcher sur les trottoirs en attente de séchage

- dans les travaux de voirie, des oublis sont toujours possibles. Ça confirme le proverbe : Cent fois sur le métier, remettons notre ouvrage, en plus de faire rouler l’économie.

Et, surtout, surtout :

- Il est interdit d’emprunter un sens unique à contre-sens pendant des travaux parce que  la rue est barrée!

***

Nous avons poursuivi notre marche lentement. Saku et moi étions songeurs. En entrant à la maison, mon chien urbain m’a fait cette remarque. «S’il n’était pas mort, je te dirais que ce n’est pas Infrabec qui fait ces travaux mais que c’est Marcel Béliveau qui prépare une nouvelle série des Insolences d’une caméra. Qu’en dis-tu?»

»Saku, un bon enquêteur ne doit écarter aucune piste. Mais dans ce cas, je ne crois pas qu’on prépare une série humorisitique à Montréal ces jours-ci. Il vaut peut-être mieux en rire, tu as raison. Mais comme le disait la défunte revue Croc : c’est pas parce qu’on rit que c’est drôle», que je lui ai répondu.

J’ai ensuite fait une promesse à Saku. «Demain, nous irons marcher autour de l’ancienne Carrière Miron. Et tu comprendras un petit peu plus que ce que tu vois depuis notre retour de Terre-Neuve quand nous nous promenons sur le 9e avenue et dans les alentours a des conséquences étonnantes qui ne sont pas drôles du tout!»

Saku, depuis son retour à Montréal, a visiblement le goût de reprendre le large. Tant et si bien qu’au cours des deux dernières semaines, il s’est poussé à deux reprises d’une brèche de l’enclos canin du Parc Lafond, à Rosemont. Depuis sa plus récente fugue, motivée, je l’ai bien senti, par un coup de foudre pour une moufette, il est condamné à la marche, en laisse. Avant de redevenir aérien ou marin, il est donc à nouveau un pur chien urbain, forcé de fouler le sol des trottoirs montréalais deux fois par jour, sans aller se mesurer à la course avec Bachus ou jouer avec son nouvel ami Joé, un autre hybride en partie descendant de beagle, comme lui.

Bien avant que les  médias sortent jour après jour des exemples de corruption, collusion, confusion, remerciements en tous genre pour faveurs obtenues, etc. Saku, lui, avait déjà commencé à observer d’un oeil de lynx les travaux en cours dans le Vieux-Rosemont. Et le diable d’animal me faisait déjà part de ses constats. Saku parle, est-ce que je l’avais déjà révélé dans ce carnet? Plusieurs de mes amis en sont témoin : Saku parle!

Et c’est ainsi qu’il y a quelques semaines, il s’est arrêté, stupéfait, en marchant sur un trottoir de la 9e avenue, entre Dandurand et Masson. Voyez la scène.

No parking! Les automobilistes fautifs ne pourront pas dire qu'ils n'ont pas été prévenus...

No parking! Les automobilistes fautifs ne pourront pas dire qu'ils n'ont pas été prévenus...

Les travaux de réfection des conduites d’aqueduc centenaires de ce segment de Montréal – absolument nécessaires par ailleurs – avaient débuté pendant notre séjour à Terre-Neuve, fin juillet. Le pavage reste à compléter. Saku suppose que ce sera fait quelques jours avant le 1er novembre, date des élections municipales à Montréal. L’avantage de poser le revêtement final de la 9e avenue à l’automne, par temps frisquet, c’est peut-être que le bitume résistera moins bien aux gels et dégels, m’a expliqué Saku. N’est-ce pas comme ça, c’est-à-dire en planifiant l’obsolescence rapide des travaux de voirie, que les entrepreneurs font rouler l’économie? Et nous roulent par conséquent dans la farine?, a-t-il ajouté.

Saku m’a demandé qui était l’entrepreneur qui avait obtenu ce contrat. C’est Infrabec. C’est écrit sur les camions et la pépine, que je lui ai dit. De retour à la maison, j’ai fait quelques recherches dans le Cyberespace sur l’entreprise en question. Malgré ses talents, mon chien urbain ne sait pas lire et il n’est pas encore féru d’informatique. Nous avons donc convenu d’un partage des responsabilités : je lis et fais des recherches à l’ordinateur et Saku observe d’encore plus près le déroulement des travaux.

Nos démarches combinées nous ont conduit à des découvertes fantastiques, que nous partagerons avec vous dans les prochains jours.

Rappel : lire ou relire d’abord mon billet En méditant Fogo Island… en cliquant ici

En méditant Fogo Island – bis.

Jacinthe Tremblay

Depuis la fin de mon séjour de près d’un mois à Terre-Neuve, les images qui me reviennent le plus souvent en tête sont celles des quelques heures passées à Fogo, la plus grande île au large des côtes de cette immense île qu’est la New Founded Land.

Des paysages à couper le souffle, ai-je déjà écrit. Étranges aussi. Comme ce Brimstone Head, ce rocher improbable qui surplombe l’île et s’avance dans la mer. La Flat Earth Society assure qu’il est l’un des quatre coins de la terre. Ironie, évidemment, puisqu’en franchissant l’interminable escalier de bois construit par des gens de Fogo pour en faciliter l’ascension, on peut très bien voir la courbe de la terre à l’horizon. La forme de notre planète, vue du sommet de Brimstone Head, est perceptible au regard. Et si ce n’était du vent, il y aurait là-haut un silence comparable à celui du désert. Troublant aussi de voir la mer depuis son sommet, à travers la brume.

Brimstone Head, Fogo Island. Photo : Jacinthe Tremblay

Brimstone Head, Fogo Island. Photo : Jacinthe Tremblay

Des gens aussi à couper le souffle. Étranges aussi. Par leur générosité. Comme ces pêcheurs qui m’ont donné, le jour de mon arrivée, un bon 5 kilos de crevettes. Et ce Marshall, qui prend soin du camping du Club Lions situé au pied de Brimstone Head, et qui m’a offert à petit prix la moitié de sa demeure pour que je puisse, au chaud et dans le confort, séjourner dans son île avec mon chien. Et ce Corbitt, propriétaire du marché d’alimentation de Joe Batt’s Arm, une des petites communautés de l’île de Fogo, qui m’a fait monter sur son bateau pour suivre, depuis la mer, la Great Punt Race Regatta. Et Samantha, apprentie chef cuisinière au Nicole’s Café de Joe Batt’s Arm et concurrente de cette course forcée à l’abandon par une méchante crampe.

Samantha, quelques instants avant son abandon de la Great Punt Race Regatta. Photo: Jacinthe Tremblay

Samantha, quelques instants avant son abandon de la Great Punt Race Regatta. Photo: Jacinthe Tremblay

Et Zita Cobb, accueillant les concurrents de la Great Punt Race Regatta sur le quai de Fogo, après leurs 18 kilomètres de course dans des chaloupes à rames dans les eaux tumultueuses entre les îles Fogo et Change. Et Zita Cobb, la richissime Zita Cobb, croquant la remise de prix de cette course avec son minuscule appareil photo, comme la groupie d’une compétition de Formule 1. Et Zita Cobb, regardant deux jours plus tard avec une joie d’enfant mes quelques photos de la Great Punt Race croquées depuis le bateau de Corbitt. Et Zita, encore, me confiant ce soir-là, au Nicole’s Café, les grandeurs et misères de ses efforts pour qu’il y ait une «suite du monde» pour les habitants de son île natale.

Zita Cobb, croquant la remise de prix de sa Great Punt Race Regatta. Photo : Jacinthe Tremblay

Zita Cobb, croquant la remise de prix de sa Great Punt Race Regatta. Photo : Jacinthe Tremblay

Ce soir-là, quand Zita m’a confiée qu’il lui était beaucoup plus difficile de «donner» à Fogo que de «faire le bien» en Afrique – ce qu’elle a d’abord fait aux premières heures de ses activités philanthropiques -, je lui ai spontanément parlé de Guy Laliberté et de son projet d’aller dans l’espace pour y orchestrer une mission sociale et poétique. Elle ne connaissait ni ce projet ni l’homme. Je lui ai alors expliqué que son Cirque menait depuis des années des actions sociales dans plusieurs pays du monde dans l’admiration générale des biens pensants de tous les horizons. J’ai aussi prédit à Zita que sa mission sociale et poétique serait reçue, comme sa Great Punt Race Regatta et ses projets de mise en valeur de son île par l’art et la culture, dans un mélange d’enthousiasme – ailleurs que chez lui – et, à proximité, par beaucoup de scepticisme – au mieux – et énormément d’adversité.

«Vous devriez vous rencontrer. Vous êtes dans une quête semblable. Vous êtes confrontés aux mêmes enjeux, aux mêmes questions», ai-je suggéré à Zita.   Nous avons convenu de poursuivre la conversation, quelque part pendant l’automne 2009. Nous avons depuis confirmé par courriel que nos échanges allaient de poursuivre.

C’était avant le 9 octobre, jour du spectacle De la terre aux étoiles lancé par Guy Laliberté depuis la Station spatiale internationale, dans l’espace et amorcé, sur la scène de la TOHU, la Cité des arts du cirque, à Montréal. Cet ensemble, qui réunit le siège social international du Cirque du Soleil et une résidence pour ses artistes, l’École nationale de cirque et le pavillon TOHU, est, en quelque sorte, la Station terrestre internationale de Guy Laliberté. TOHU existe d’ailleurs en très grande partie grâce à sa philanthropie. Mais ça, c’est une autre histoire.

Le 9 octobre, j’ai assisté à la captation du segment montréalais de ce spectacle puis à sa diffusion sur écran des autres pièces de ce puzzle artistique géant depuis un siège de la salle de la TOHU.  J’étais, en quelque sorte, comme lors de la Great Punt Race Regatta, dans un bateau qui suivait de très près les protagonistes de cette course artistique et technologique autour du monde.

Pendant ces deux heures, j’ai senti, dans la salle, des vents froids semblables à ceux qui soufflaient sur la mer et dans les cœurs des gens massés sur le quai de Fogo, le jour de la Great Punt Race Regatta. J’ai vu et lu, dans les médias d’ici, l’hostilité devant la démesure des moyens déployés par Guy Laliberté pour sensibiliser les Terriens à la cause de l’eau et aussi, les critiques impitoyables du spectacle lui-même. J’ai aussi lu et vu, les réactions émues et parfois démesurément positives, des milliers d’internautes qui, depuis le début de la diffusion de cette expérience sur le WEB, invitent leurs amis Facebook à le regarder et prennent, via le site de One Drop, un engagement concret pour faire avancer la cause de l’eau. Leur goutte à la fois.

Enthousiasme, donc, ailleurs. À proximité, beaucoup de scepticisme – au mieux – et énormément d’adversité. De la part des médias d’ici, d’abord et surtout. Avec une insistance à documenter l’échec qui frôle l’acharnement.

Pendant ce temps, je le rappelle, des Internautes de tous les pays – et des jeunes au premier chef – sont éblouis. Sont-ils cons? Ont-ils oublié les horreurs du monde en regardant – et découvrant, pour nombre d’entre eux – des images à couper le souffle de la beauté de notre planète? Croient-ils vraiment qu’ils résoudront la crise de l’eau en cessant d’utiliser de l’eau en bouteille, comme les incite à le faire One drop? NON, bien évidemment! Le penser même serait faire preuve d’un mépris incroyable pour l’intelligence humaine.

Pourquoi ces réactions aux antipodes? Et si c’était, tout simplement, l’incapacité des uns et la capacité des autres de se laisser aller à l’espoir que leur goutte à la fois, si petite soit-elle, fera une différence – qu’importe ce qui, qui et comment fait naître ce sentiment? Je ne sais pas.  Je n’ai donc pas fini de méditer Fogo Island…

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Écrit le 13 octobre 2009, sur la table de ma cuisine de Rosemont, à Montréal, en écoutant la revue de presse dévastatrice des médias d’ici sur le spectacle De la terre aux étoiles les ondes de Radio-Canada.

Imaginez une discothèque nommée le Joinville, avec, aux petites heures, une centaine de Français et Françaises sautillant joyeusement en chantant à tue-tête ceci :

Impossible à imaginer? C’est pourtant exactement cette scène qui restera gravée  dans ma mémoire quand, dans plusieurs années, je repenserai à mon récent saut de puce de 24 heures sur le Caillou, ainsi que ses habitants désignent l’île de Saint-Pierre, le chef-lieu de l’Archipel de St-Pierre-et-Miquelon. La France en Amérique, comme le veut son slogan. Une région de France bien loin de sa Métropole mais à quelque 25 kilomètres des côtes de Terre-Neuve. Au point où les St-Pierrais se reconnaissent beaucoup plus dans cette chanson que dans La Marseillaise. Quant au JOIN du Joinville, on peut imaginer tous les sens de sa déclinaison.

Néons du bar et discothèque le Joinville, St-Pierre, St-Pierre et Miquelon.

Néons du bar et discothèque le Joinville, St-Pierre, St-Pierre et Miquelon.

Si cette scène me restera en mémoire longtemps,  c’est aussi parce qu’un des danseurs les plus enthousiastes sautillant sur les airs de The Islander, interprétée par la formation terre-neuvienne The Navigators, est le photographe St-Pierrais Jean-Christophe Lespagnol, que j’avais croqué au travail sous la tente du Réseau culturel francophone de Terre-Neuve-et-Labrador pendant le Newfoundland and Folk Festival de St.John’s, en août dernier.

Jean-Christophe Lespagnol, photographe de St-Pierre et Miquelon, à l'oeuvre dans la tente du Réseau culturel francophone de Terre-Neuve-et-Labrador. Aoüt 2009. Photo : Jacinthe Tremblay

Jean-Christophe Lespagnol, photographe de St-Pierre et Miquelon, à l'oeuvre dans la tente du Réseau culturel francophone de Terre-Neuve-et-Labrador. Aoüt 2009. Photo : Jacinthe Tremblay

Jean-Christophe est à la fois le photographe officiel de la Ville de St-Pierre, collaborateur régulier de l’hebdomadaire local l’Écho des Caps, correspondant de l’Agence-France-Presse (AFP) et, amoureux du Rocher. Au-delà de ces multiples boulots et contrats, il consacre le plus souvent possible son talent à perpétuer la mémoire de l’Archipel et de ses citoyens. Certaines de ses photographies artistiques se retrouvent sur son site Internet .

J’ose ici un copier/coller, en contravention totale de son droit d’auteur. Il me pardonnera certainement d’avoir reproduit ici son Francis, un ancien pêcheur et personnage illustre de l’Archipel.




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Francis © JC L’Espagnol
©Jean-Christophe L’Espagnol

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Le 13 septembre 2009, une femme de 84 ans s’est présentée sur la scène du kiosque Edwin-Bélanger, sur les plaines d’Abraham, à Québec, pour lire un texte intitulé Refus global, trop souvent réduit à un appel à un refus global lorsque présenté par son titre ou résumé en deux phrases courtes ou des clips de 30 secondes.

Françoise Sullivan, 13 septembre 2009, Québec. Photo : Jacques Nadeau

Françoise Sullivan, 13 septembre 2009, Québec. Photo : Jacques Nadeau

Françoise Sullivan a co-signé ce texte de Paul-Émile Borduas publié le 9 août 1948. Avec la voix chevrotante de ses 84 ans, cette grande artiste a réouvert la VOIE. À mes yeux. Et à ceux des milliers de personnes qui, sur les plaines d’abranham ou dans leur salon, ont écouté ce texte puissant du début à la fin. Ce texte, il faut le lire et le relire. Et démarrer des Moulins à paroles autour de ce texte, dans nos cuisines,  nos salons et dans l’espace public. Et ici.

Place à la version intégrale du texte Refus global.

Signataires du Refus Global -Magdeleine ARBOUR, Marcel BARBEAU, Bruno CORMIER, Claude GAUVREAU, Pierre GAUVREAU, Muriel GUILBAULT, Marcelle FERRON-HAMELIN, Fernand LEDUC, Thérèse LEDUC, Jean-Paul MOUSSEAU, Maurice PERRON, Louis RENAUD, Françoise RIOPELLE, Jean-Paul RIOPELLE, Françoise SULLIVAN.

Refus Global

Paul-Émile Borduas

Rejetons de modestes familles canadiennes françaises, ouvrières ou petites-bourgeoises, de l’arrivée du pays à nos jours restées françaises et catholiques par résistance au vainqueur, par attachement, arbitraire au passé, par plaisir et orgueil sentimental et autres nécessités.

Colonie précipitée dès 1760 dans les murs lisses de la peur, refuge habituel des vaincus; là, une première fois abandonnée. L’élite reprend la mer ou se vend au plus fort. Elle ne manquera plus de le faire chaque fois qu’une occasion sera belle.

Un petit peuple serré de près aux soutanes restées les seules dépositaires de la foi, du savoir, de la vérité et de la richesse nationale. Tenu à l’écart de l’évolution universelle de la pensée pleine de risques et de dangers, éduqué sans mauvaise volonté, mais sans contrôle, dans le faux jugement des grands faits de l’histoire quand l’ignorance complète est impraticable.

Petit peuple issu d’une colonie janséniste, isolé, vaincu, sans défense contre l’invasion, de toutes les congrégations de France et de Navarre, en mal de perpétuer en ces lieux bénis de la peur (c’est-le-commencement-de-la-sagesse!) le prestige et les bénéfices du catholicisme malmené en Europe. Héritières de l’autorité papale, mécanique, sans réplique, grands maîtres des méthodes obscurantistes, nos maisons d’enseignement ont, dès lors, les moyens d’organiser en monopole le règne de la mémoire exploiteuse, de la raison immobile, de l’intention néfaste.

Petit peuple qui, malgré tout, se multiplie dans la générosité de la chair sinon dans celle de l’esprit, au nord de l’immense Amérique au corps sémillant de la jeunesse au coeur d’or, mais à la morale simiesque, envoûtée par le prestige annihilant du souvenir des chefs-d’oeuvre d’Europe, dédaigneuse des authentiques créations de ses classes opprimées.

Notre destin sembla durement fixé.

Des révolutions, des guerres extérieures brisent cependant l’étanchéité du charme, l’efficacité du blocus spirituel.

Des perles incontrôlables suintent hors des murs.

Les luttes politiques deviennent âprement partisanes. Le clergé contre tout espoir commet des imprudences.

Des révoltes suivent, quelques exécutions capitales succèdent. Passionnément, les premières ruptures s’opèrent entre le clergé et quelques fidèles.

Lentement la brèche s’élargit, se rétrécit, s’élargit encore.

Les voyages à l’étranger se multiplient. Paris exerce toute l’attraction. Trop étendu dans le temps et dans l’espace, trop mobile pour nos âmes timorées, il n’est souvent que l’occasion d’une vacance employée à parfaire une éducation sexuelle retardataire et à acquérir, du fait d’un séjour en France, l’autorité facile en vue de l’exploitation améliorée de la foule au retour. À bien peu d’exceptions près, nos médecins, par exemple, (qu’ils aient ou non voyagé) adoptent une conduite scandaleuse (il-faut-bien-n’est-ce-pas-payer-ces-longues- années-d’études!)

Des oeuvres révolutionnaires, quand par hasard elles tombent sous la main, paraissent les fruits amers d’un groupe d’excentriques. L’activité académique a un autre prestige à notre manque de jugement.

Ces voyages sont aussi dans le nombre l’exceptionnelle occasion d’un réveil. L’impensable s’infiltre partout. Les lectures défendues se répandent. Elles apportent un peu de baume et d’espoir.

Des consciences s’éclairent au contact vivifiant des poètes maudits: ces hommes qui, sans être des monstres, osent exprimer haut et net ce que les plus malheureux d’entre nous étouffent tout bas dans la honte de soi et la terreur d’être engloutis vivants. Un peu de lumière se fait à l’exemple de ces hommes qui acceptent les premiers les inquiétudes présentes, si douleureuses, si filles perdues. Les réponses qu’ils apportent ont une autre valeur de trouble, de précision, de fraîcheur que les sempiternelles rengaines proposées au pays du Québec et dans tous les séminaires du globe.

Les frontières de nos rêves ne sont plus les mêmes.

Des vertiges nous prennent à la tombée des oripeaux d’horizons naguère surchargés. La honte du servage sans espoir fait place à la fierté d’une liberté possible à conquérir de haute lutte.

Au diable le goupillon et la tuque! Mille fois ils extorquèrent ce qu’ils donnèrent jadis.

Par delà le christianisme, nous touchons la brûlante fraternité humaine dont il est devenu la porte fermée.

Le règne de la peur multiforme est terminé.

Dans le fol espoir d’en effacer le souvenir je les énumère:
peur des préjugés – peur de l’opinion publique – des persécutions – de la réprobation générale
peur d’être seul sans Dieu et la société qui isole très infailliblement
peur de soi – de son frère – de la pauvreté
peur de l’ordre établi – de la ridicule justice
peur des relations neuves
peur du surrationnel
peur des nécessités
peur des écluses grandes ouvertes sur la foi en l’homme – en la société future
peur de toutes les formes susceptibles de déclencher un amour transformant
peur bleue – peur rouge – peur blanche : maillon de notre chaîne.

Du règne de la peur soustrayante nous passons à celui de l’angoisse.

Il aurait fallu être d’airain pour rester indifférents à la douleur des partis – pris de gaieté feinte, des réflexes psychologiques des plus cruelles extravagances : maillot de cellophane du poignant désespoir présent (comment ne pas crier à la lecture de la nouvelle de cette horrible collection d’abat-jour faits de tatouages prélevés sur de malheureux captifs à la demande d’une femme élégante; ne pas gémir à l’énoncé interminable des supplices des camps de concentration; ne pas avoir froid aux os à la description des cachots espagnols, des représailles injustifiables, des vengeances à froid). Comment ne pas frémir devant la cruelle lucidité de la science.

À ce règne de l’angoisse toute puissante succède celui de la nausée.

Nous avons été écoeurés devant l’apparente inaptitude de l’homme à corriger les maux. Devant l’inutilité de nos efforts, devant la vanité de nos espoirs passés.

Depuis des siècles, les généreux objets de l’activité poétique sont voués à l’échec fatal sur le plan social, rejetés violemment des cadres de la société avec tentative ensuite d’utilisation dans le gauchissement irrévocable de l’intégration, de la fausse assimilation.

Depuis des siècles, les splendides révolutions aux seins regorgeant de sève sont écrasées à mort après un court moment d’espoir délirant, dans le glissement à peine interrompu de l’irrémédiable descente:
les révolutions françaises
la révolution russe
la révolution espagnole
avortées dans une mêlée internationale malgré les voeux impuissants de tant d’âmes simples du monde.

Là encore, la fatalité fut plus forte que la générosité.

Ne pas avoir la nausée devant les récompenses accordées aux grossières cruautés, aux menteurs, aux faussaires, aux fabricants d’objets mort-nés, aux affineurs, aux intéressés à plat, aux calculateurs, aux faux guides de l’humanité, aux empoisonneurs des sources vives.

Ne pas avoir la nausée devant notre propre lâcheté, notre impuissance, notre fragilité, notre incompréhension.
Devant les désastres de notre amour…
En face de la constante préférence accordée aux chères illusions contre les mystères objectifs.

Où est le secret de cette efficacité de malheur imposée à l’homme et par l’homme seul, sinon dans notre acharnement à défendre la civilisation qui préside aux destinées des nations dominantes.

Les États-Unis, la Russie, l’Angleterre, la France, l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne: héritières à la dent pointue d’un seul décalogue, d’un même évangile.

La religion du Christ a dominé l’univers. Vous voyez ce qu’on en a fait: des fois soeurs sont passées à des exploitations soeurettes.

Supprimez les forces précises de la concurrence des matières premières, du prestige, de l’autorité et elles seront parfaitement d’accord. Donnez la suprématie à qui il vous plaira, et vous aurez les mêmes résultats fonciers, sinon avec les mêmes arrangements des détails.

Toutes sont au terme de la civilisation chrétienne.

La prochaine guerre mondiale en verra l’effondrement dans la suppression des possibilités de concurrence internationale.

Son état cadavérique frappera les yeux encore fermés.

La décomposition commencée au XlVe siècle donnera la nausée aux moins sensibles.

Son exécrable exploitation, maintenue tant de siècles dans l’efficacité au prix des qualités les plus précieuses de la vie, se révélera enfin à la multitude de ses victimes: dociles esclaves d’autant plus acharnés à la défendre qu’ils étaient plus misérables.

L’écartèlement aura une fin.

La décadence chrétienne aura entraîné dans sa chute tous les peuples, toutes les classes qu’elle aura touchées, dans l’ordre de la première à la dernière, de haut en bas.

Elle atteindra dans la honte l’équivalence renversée des sommets du XIIIe.

Au XIIIe siècle, les limites permises à l’évolution de la formation morale, des relations englobantes du début atteintes, l’intuition cède la première place à la raison. Graduellement l’acte de foi fait place à l’acte calculé. L’exploitation commence au sein de la religion par l’utilisation intéressée des sentiments existants immobilisés; par l’étude rationnelle des textes glorieux au profit du maintien de la suprématie obtenue spontanément.

L’exploitation rationnelle s’étend lentement à toutes les activités sociales: un rendement maximum est exigé.

La foi se réfugie au coeur de la foule, devient l’ultime espoir d’une revanche, l’ultime compensation. Mais là aussi, les espoirs s’émoussent.

En haut lieu, les mathématiques succèdent aux spéculations métaphysiques devenues vaines.

L’esprit d’observation succède à celui de transfiguration.

La méthode introduit les progrès imminents dans le limité. La décadence se fait aimable et nécessaire: elle favorise la naissance de nos souples machines au déplacement vertigineux, elle permet de passer la camisole de force à nos rivières tumultueuses en attendant la désintégration à volonté de la planète. Nos instruments scientifiques nous donnent d’extraordinaires moyens d’investigation, de contrôle des trop petits, trop rapides, trop vibrants, trop lents ou trop grands pour nous. Notre raison permet l’envahissement du monde, mais où nous avons perdu notre unité.

L’écartèlement entre les puissances psychiques et les puissances raisonnantes est près du paroxysme.

Les progrès matériels, réservés aux classes possédantes, méthodiquement freinés, ont permis l’évolution politique avec l’aide des pouvoirs religieux (sans eux ensuite) mais sans renouveler les fondements de notre sensibilité, de notre subconscient, sans permettre la pleine évolution émotive de la foule qui seule aurait pu nous sortir de la profonde ornière chrétienne.

La société née dans la foi périra par l’arme de la raison: L’INTENTION.

La régression fatale de la puissance morale collective en puissance strictement individuelle et sentimentale, a tissé la doublure de l’écran déjà prestidigieux du savoir abstrait sous laquelle la société se dissimule pour dévorer à l’aise les fruits de ses forfaits.

Les deux dernières guerres furent nécessaires à la réalisation de cet état absurde. L’épouvante de la troisième sera décisive. L’heure H du sacrifice total nous frôle.

Déjà les rats européens tentent un pont de fuite éperdue sur l’Atlantique. Les événements déferleront sur les voraces, les repus, les luxueux, les calmes, les aveugles, les sourds.

Ils seront culbutés sans merci.

Un nouvel espoir collectif naîtra.

Déjà il exige l’ardeur des lucidités exceptionnelles, l’union anonyme dans la foi retrouvée en l’avenir, en la collectivité future.

Le magique butin magiquement conquis à l’inconnu attend à pied d’oeuvre. Il fut rassemblé par tous les vrais poètes. Son pouvoir transformant se mesure à la violence exercée contre lui, à sa résistance ensuite aux tentatives d’utilisation (après plus de deux siècles, Sade reste introuvable en librairie; Isidore Ducasse, depuis plus d’un siècle qu’il est mort, de révolutions, de carnages, malgré l’habitude du cloaque actuel reste trop viril pour les molles consciences contemporaines).

Tous les objets du trésor se révèlent inviolables par notre société. Ils demeurent l’incorruptible réserve sensible de demain. Ils furent ordonnés spontanément hors et contre la civilisation. Ils attendent pour devenir actifs (sur le plan social) le dégagement des nécessités actuelles.

D’ici là notre devoir est simple.

Rompre définitivement avec toutes les habitudes de la société, se désolidariser de son esprit utilitaire. Refus d’être sciemment au-dessous de nos possibilités psychiques. Refus de fermer les yeux sur les vices, les duperies perpétrées sous le couvert du savoir, du service rendue, de la reconnaissance due. Refus d’un cantonnement la seule bourgade plastique, place fortifiée mais facile d’évitement. Refus de se taire — faites de nous ce qu’il vous plaira mais vous devez nous entendre — refus de la gloire, des honneurs (le premier consenti): stigmates de la nuisance, de l’inconscience, de la servilité. Refus de servir, d’être utilisables pour de telles fins. Refus de toute INTENTION, arme néfaste de la RAISON. À bas toutes deux, au second rang!

Place à la magie! Place aux mystères objectifs!
Place à l’amour!
Place aux nécessités!

Au refus global nous opposons la responsabilité entière.

L’action intéressée reste attachée à son auteur, elle est mort-née.

Les actes passionnels nous fuient en raison de leur propre dynamisme.

Nous prenons allégrement l’entière responsabilité de demain. L’effort rationnel, une fois retourné en arrière, il lui revient de dégager le présent des limbes du passé.

Nos passions façonnent spontanément, imprévisiblement, nécessairement le futur.

Le passé dut être accepté avec la naissance, il ne saurait être sacré. Nous sommes toujours quittes envers lui.

Il est naïf et malsain de considérer les hommes et les choses de l’histoire dans l’angle amplificateur de la renommée qui leur prête des qualités inaccessibles à l’homme présent. Certes, ces qualités sont hors d’atteinte aux habiles singeries académiques, mais elles le sont automatiquement chaque fois qu’un homme obéit aux nécessités profondes de son être; chaque fois qu’un homme consent à être un homme neuf dans un temps nouveau. Définition de tout homme, de tout temps.

Fini l’assassinat massif du présent et du futur à coup redoublé du passé.

Il suffit de dégager d’hier les nécessités d’aujourd’hui. Au meilleur demain ne sera que la conséquence imprévisible du présent.

Nous n’avons pas à nous en soucier avant qu’il ne soit.

RÈGLEMENT FINAL DES COMPTES

Les forces organisées de la société nous reprochent notre ardeur à l’ouvrage, le débordement de nos inquiétudes, nos excès comme une insulte à leur mollesse, à leur quiétude, à leur bon goût pour ce qui est de la vie (généreuse, pleine d’espoir et d’amour par habitude perdue).

Les amis du régime nous soupçonnent de favoriser la “Révolution”, les aquis de la “Révolution”, de n’être que des révoltés: “…nous protestons contre ce qui est, mais dans l’unique désir de le transformer, non de le changer.”

Si délicatement dit que ce soit, nous croyons comprendre.

Il s’agit de classe.

On nous prête l’intention naïve de vouloir “transformer” la société en remplaçant les hommes au pouvoir par d’autres semblables. Alors, pourquoi pas eux, évidemment!

Mais c’est qu’eux ne sont pas de la même classe! Comme si changement de classe impliquait changement de civilisation, changement de désirs, changement d’espoir!

Ils se dévouent à salaire fixe, plus un boni de vie chère, à l’organisation du prolétariat; ils ont mille fois raison. L’ennui est qu’une fois la victoire bien assise, en plus des petits salaires actuels, ils exigeront sur le dos du même prolétariat, toujours, et toujours de la même manière, un règlement de frais supplémentaires et un renouvellement à long terme, sans discussion possible.

Nous reconnaissons quand même qu’ils sont dans la lignée historique. Le salut ne pourra venir qu’après le plus grand excès de l’exploitation.

Ils seront cet excès.

Ils le seront en toute fatalité sans qu’il y ait besoin de quiconque en particulier. La ripaille sera plantureuse. D’avance nous en avons refusé le partage.

Voilà notre “abstention coupable”.

À vous la curée rationnellement ordonnée (comme tout ce qui est au sein affectueux de la décadence); à nous l’imprévisible passion; à nous le risque total dans le refus global.

(Il est hors de volonté que les classes sociales se soient succédées au gouvernement des peuples sans pouvoir autre chose que poursuivre l’irrévocable décadence. Hors de volonté que notre connaissance historique nous assure que seul un complet épanouissement de nos facultés d’abord, et, ensuite, un parfait renouvellement des sources émotives puissent nous sortir de l’impasse et nous mettre dans la voie d’une civilisation impatiente de naître).

Tous, gens en place, aspirants en place, veulent bien nous gâter, si seulement nous consentions à ménager leurs possibilités de gauchissement par un dosage savant de nos activités.

La fortune est à nous si nous rabattons nos visières, bouchons nos oreilles, remontons nos bottes et hardiment frayons dans le tas, à gauche à droite.

Nous préférons être cyniques spontanément, sans malice.

Des gens aimables sourient au peu de succès monétaire de nos expositions collectives, ils ont ainsi la charmante impression d’être les premiers à découvrir leur petite valeur marchande.

Si nous tenons exposition sur exposition, ce n’est pas dans l’espoir naïf de faire fortune. Nous savons ceux qui possèdent aux antipodes d’où nous sommes. Ils ne sauraient impunément risquer ces contacts incendiaires.

Dans le passé, des malentendus involontaires ont permis seuls de telles ventes.

Nous croyons ce texte de nature à dissiper tous ceux de l’avenir.

Si nos activités se font pressantes, c’est que nous ressentons violemment l’urgent besoin de l’union.

Là, le succès éclate!

Hier, nous étions seuls et indécis.

Aujourd’hui un groupe existe aux ramifications profondes et courageuses; déjà elles débordent les frontières.

Un magnifique devoir nous incombe aussi: conserver le précieux trésor qui nous échoit. Lui aussi est dans la lignée de l’histoire.

Objets tangibles, ils requièrent une relation constamment renouvelée, confrontée, remise en question. Relation impalpable, exigeante qui demande les forces vives de l’action.

Ce trésor est la réserve poétique, le renouvellement émotif où puiseront les siècles à venir. Il ne peut être transmis que TRANSFORME, sans quoi c’est le gauchissement.

Que ceux tentés par l’aventure se joignent à nous.

Au terme imaginable, nous entrevoyons l’homme libéré de ses chaînes inutiles, réalisé dans l’ordre imprévu, nécessaire de la spontanéité, dans l’anarchie resplendissante, la plénitude de ses dons individuels.

D’ici là, sans repos ni halte, en communauté de sentiment avec les assoiffés d’un mieux-être, sans crainte des longues échéances, dans l’encouragement ou la persécution, nous poursuivrons dans la joie notre sauvage besoin de libération.

Paul-Emile Borduas

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L’événement Moulin à paroles a pris fin hier, le dimanche 14 septembre 2009. La foule a entonné – ai-je lu dans Le Devoir -, À la Claire fontaine puis, Gens du pays, de Gilles Vigneault.  Nous avions quitté les Plaines. Il fallait bien manger de la nourriture terrestre, après ces heures de grand festin pour l’âme.

Pendant deux semaines – et sans doute dans les prochains jours à la UNE des médias électroniques et en manchette à l’électronique, on parlera de ces douze minutes pendant lesquelles Luc Mervil a occupé la scène en proposant une lecture forte d’un texte qui a fait couler trop de sang, d’abord, et et d’encre plus récemment.

Avant, juste avant, Paul Ahmarani avait dit et chanté à capella la magnifique Suzanne, du grand poète montréalais Leonard Cohen. En anglais. Et entouré des frissons d’émotion des milliers de personnes qui, depuis plusieurs heures, s’imprégnaient de grands textes et de mémoire. Suzanne, c’est aussi partie prenante de ce nous sommes.  Après, juste après, Jean Barbe a lu avec une sobriété remarquable la Lettre de Pierre Laporte à Bourassa pendant sa captivité en octobre 1970. Avant sa mort. La foule que j’ai senti n’a pas reçu ce texte comme une accusation contre l’ancien premier ministre libéral. J’ai eu le sentiment qu’elle voyait défiler bien d’autres otages depuis – en Irak, en Iran, en Colombie… – s’interrogeant sur la juste conduite à adopter par les gardiens de l’État dans de telles circonstances.

Et avant les douze minutes ( Luc Mervil est monté sur scène deux fois, six minutes à chaque fois), longtemps avant, et après, longtemps après, le Moulin à paroles a donné la voix à 153 textes, d’un Extrait de la Flore Laurentienne du Frère Marie-Victorin, lu par Pierre Morency à Oh when de saints, un texte créé pour l’occasion par le poète André Ricard et lu par son fils Sébastien.

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Avant mon départ pour Québec, j’écrivais y aller pour « écouter, je l’espère, des textes qui permettront de comprendre  d’où nous venons et ce que nous sommes devenus – dans ce cas ci les Québécois -,  avant et après le Manifeste du FLQ. Les quelques minutes annoncées de lecture de ce texte ont, depuis deux semaines, occupé tellement d’espace médiatique, à l’écrit et à l’électronique, que le risque est grand que le sens – et les travers -  de cet événement se perdent dans les Une et les manchettes qui suivront.».

Je m’inquiétais inutilement. Le sens de cet événement n’a pas échappé aux milliers de personnes venus écouter en silence, et avec une attention remarquable, quelques minutes ou les 24 heures du moulin et les milliers d’autres qui ont suivi leur diffusion intégrale à l’antenne de Vox.  Ce que les médias en retiendrons pendant les prochaines heures importe peu. D’autres nouvelles feront taire le Moulin à paroles. Mais je parie que fondamentalement, ce Moulin à paroles  restera dans la Mémoire longtemps.

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